Perception de la criticité des inconduites et intentions de whistleblowing

Le whistleblowing, pratique du lancement d’alerte éthique, est défini par le fait que des collaborateurs d’une entreprise rendent publiques des pratiques illégales, immorales ou illégitimes qui relèvent de la responsabilité de leur employeur, à des personnes ou à des organisations dont l’action est susceptible de changer la situation (Near et Miceli ,1998). La pratique s’est étendue des entreprises privées aux organisations non marchandes. Certains observateurs jugent négativement la pratique et le lanceur d’alerte en assimilant le tout à la dénonciation d’un délateur. Mais, les whistleblowers sont quasi systématiquement marginalisés, ostracisés et licenciés. Ils peuvent aussi être pris à parti par leur organisation pour dénonciation calomnieuse ou pour diffamation et sont, d’une manière ou d’une autre, neutralisés et éliminés. Il faut donc revenir à l’essence du whistleblowing qui relève d’un conflit de valeurs éthiques qui occasionne chez le whistleblower une souffrance morale qu’il réduit par le signalement au prix d’un risque important pour son employabilité et pour son insertion sociale. Par ailleurs, Il faut rappeler que pour des faits d’une particulière gravité touchant à la santé et à la sécurité, le signalement n’est pas une option mais une obligation et ne concerne pas seulement les professionnels mais l’ensemble des citoyens (enfance en danger, commission d’un crime etc…).

De plus, le grand public sous-estime la fréquence et l’ampleur des pratiques managériales illégales, immorales ou illégitimes qu’il découvre à l’occasion d’enquêtes de journalisme d’investigation ou d’affaires judiciaires. Or, dans le cadre de l’approche critique du management par ses propres praticiens et théoriciens, l’Association Internationale du Management Stratégique invite à s’interroger sur les déviances ordinaires dans les organisations qui induisent une laxité éthique et une vulnérabilité institutionnelle faisant le lit d’infractions caractérisées (Bréchet et coll., 2008). Il ne s’agit donc pas de circonscrire le whistleblowing à l’exclusive affaire de protagonistes belligérants (whistleblower et whistleblowé) mais d’analyser tout un système déviant: Quelles pratiques illégales, immorales ou illégitimes infra-perceptibles aux citoyens le management de l’organisation tolère-il ?

Ces questions interrogent aussi les inconduites des personnels médicaux et paramédicaux dans leurs institutions (conflits d’intérêt, maltraitance, pertes de chances intentionnelles, infractions sexuelles etc…) et auxquelles des réponses préventives doivent être apportées (Chakroun, 2009 ; Chakroun, Berge et Luu, 2014).

A titre d’exemple des mesures préventives américaines mentionnent, dans le cadre de la prévention de l’inconduite sexuelle des praticiens, la présence d’un(e) chaperon(ne) qui assisterait aux examens médicaux ainsi que l’obligation de signalement par les médecins eux-mêmes de collègues indélicats. Les institutions de soins sont incitées à établir une politique spécifique déclinée en procédures actionnables par un personnel formé et légitimé par la direction à lancer l’alerte (American College of Obstetricians and Gynecologists, 2007).

C’est dans cet esprit que Mansbach et col. ont publié entre 2010 et 2014, 5 études sur la pratique du whistleblowing par les personnels de santé dans le but de protéger les intérêts des patients. Dans une étude de 2014, Mansbach et col. présentent les résultats d’une étude comparant, chez des étudiantes versus des infirmières expérimentées, la tolérance aux inconduites de collègues ou de managers et les intentions de lancement d’alerte. L’étude réalisée à partir d’étude de cas, montre que si les étudiantes perçoivent les comportements inappropriés de manière moins critique que les professionnelles expérimentées, elles sont tout aussi prêtes à lancer l’alerte tant en interne qu’en externe. Dans une étude de 2012, de méthodologie identique, comparant les attitudes d’étudiants versus des kinésithérapeutes expérimentés, Mansbach et col. montrent que les étudiants perçoivent les comportements inappropriés des managers de manière plus critique que les professionnels expérimentés et font plus volontiers état d’intentions de lancement d’alerte en externe. Les professionnels expérimentés perçoivent les comportements inappropriés des collègues de manière plus critique que ne le font les étudiants et font plus volontiers état de lancement d’alerte en interne.

Ces études sur la problématique complexe de cas dilemmes où l’alerte doit être lancée de bonne foi et où elle doit être justifiée au nom de l’intérêt supérieur du patient (patient’s best interest) montrent l’avantage pour les professionnels de santé, de bénéficier d’un enseignement de l’éthique tant en formation initiale qu’en formation continue. Des auteurs ont insisté sur la nécessité d’une formation des médecins à la non violation des frontières éthiques (Robinson et Stewart, 1996). Ces formations interactives, sous forme d’études de cas discutés en groupes, permettent d’identifier des situations à risques de non compliance déontologique et d’évaluer des alternatives comportementales et organisationnelles acceptables (Crausman, 2004 ; Cullen, 1999). Enfin, les pratiques de supervision structurée par des alter egos de confiance mutuellement choisis, telles qu’elles sont pratiquées par les psychothérapeutes, seraient particulièrement utiles à d’autres professionnels de santé.

 Références :

– Bréchet J., Monin P. et Saives A. (2008),  » Légitimité, déviance et délit. Des défis pour le management stratégique », Revue française de gestion, 34, 183, 13-33.

– Chakroun R. (2009), Le whistleblower : Brebis galeuse ou alter ego ? Colloque international La diversité : questions pour les sciences sociales, 2 et 3 décembre 2009, Strasbourg.

– Chakroun R., Berge O. et Luu P. (2014), Accusations d’infractions sexuelles : Que pouvons-nous apprendre du bouche-à-oreille électronique sur la confiance des patientes d’un leader d’opinion médical ?, Journal International de Victimologie, 12, 2, 94-113.

-Crausman, R.S. (2004). Sexual boundary violations in the physician-patient relationship. Medicine and Health, Rhode Island, 87(8), 255-6.

-Cullen, R.M. (1999). Arguments for zero tolerance of sexual contact between doctors and patients. Journal of Medical Ethics, 25(6), 482-6.

– Committee on Ethics, American College of Obstetricians and Gynecologists (2007). ACOG Committee Opinion n°. 373: Sexual misconduct. Obstetrics & Gynecology,110:441-4

–  Mansbach A., Melzer I., Bachner Y.G  (2012). Blowing the whistle to protect a patient: a comparison between physiotherapy students and physiotherapists.Physiotherpy. doi: 10.1016/j.physio.2011.06.001.

Mansbach et al. (2014). Reporting misconduct of a coworker to protect a patient: a comparison between experienced nurses and nursing students. Scientific World Journal. doi: 10.1155/2014/413926.

– Near J. et Miceli M. (1998),  » Individual and situational correlates of whistleblowing « , Personnel psychology, 41, 2, 267-282.

– Robinson, G. & Stewart D. (1996). A curriculum on physician-patient sexual misconduct and teacher-learner mistreatment. The Canadian Medical Association Journal, 1, 643-7.

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