Violences morale et sexuelle: L’intervention des témoins sous conditions ?

De nombreux auteurs ont montré l’importance de l’intervention des témoins dans la réduction des cas de violences morale et sexuelle. Cette intervention a été théorisée sous le nom de  Bystander intervention Model (Modèle d’intervention des témoins) donnant ainsi appui à de nombreux programmes de prévention (1,2, 3).

Il est fréquent que les protagonistes se connaissent préalablement à l’émergence des violences et il est tout aussi fréquent que les témoins connaissent soit le perpétrateur, soit la victime soit les deux protagonistes. Or à ce jour peu d’études se sont intéressées à cet effet de connaissance antérieure différenciée des protagonistes sur l’intervention des témoins. Pourtant en pratique, cette interaction est essentielle tant dans la prévention (activation ou non de l’intervention) que dans la réparation (activation ou non du témoignage des témoins lors des enquêtes, qu’il s’agisse d’enquêtes confiées aux CHSCT ou d’enquêtes conduites dans le cadre d’une procédure judiciaire)

Dans nos récentes recherches sur la prévention du harcèlement sexuel (Chakroun et Soudre-Lécué, 2014 ; Chakroun et Soudre-Lécué, 2015), nous avions neutralisé cette problématique de connaissance antérieure différenciée au profit d’autres objectifs de recherche. Nous avons en effet explicitement postulé dans les cas expérimentaux soumis aux témoins, un  cadre restrictif posant un niveau de connaissance comparable des témoins, ainsi formulé: « Vous connaissez bien à la fois, le harceleur et la victime. Vous avez une liberté totale pour intervenir le temps nécessaire pour le faire » (4,5). Mais est-ce toujours le cas ? Deux études récentes nous invitent à y réfléchir.

La première bénéficie de l’impulsion de La Professeure Victoria Banyard (University of New Hampshire) qui est une auteure prolifique dans l’étude des effets du Bystander Intervention Model appliqué à la prévention des violences sexuelles. Avec ses co- auteurs, elle a réalisé en 2015, une étude expérimentale pour éclairer la modification des attitudes des témoins de violences sexuelles lorsqu’ils connaissaient antérieurement la victime et/ou le perpétrateur (6). Ses résultats suggèrent que la probabilité d’intervention des témoins est plus élevée dans les situations à plus haut risque d’agression et quand les témoins sont des femmes. Celles-ci interviennent de manière équi-probable tant dans les situations où elles connaissaient déjà le perpétrateur ou non alors que les hommes interviennent plus probablement quand ils ne connaissaient pas déjà le perpétrateur.

Dans la deuxième étude expérimentale réalisée en 2016 par Palmer et col. (7) et dont le titre débute par l’accroche : « Does Who You Know Affect How You Act ? », il s’agissait d’étudier si le type d’intervention (direct, indirecte ou délégué à des tiers) varie en fonction du sexe du témoin et de la distance relationnelle qu’il avait avec la victime et le perpétrateur dans différentes configurations criminelles. Les résultats montrent que les sujets qui connaissaient la victime ou le perpétrateur choisissent l’intervention directe dans les agressions sexuelles et l’intervention directe ou indirecte dans les violences intimes alors qu’ils retiennent une intervention déléguée, aussi bien dans les agressions sexuelles que dans les violences intimes, quand ils ne connaissaient ni la victime ni le perpétrateur. Les auteurs indiquent que cet effet de connaissance antérieure est plus puissant sur les choix d’option d’intervention des témoins et que ne l’ait leur genre et cela même si les hommes témoignent d’une probabilité d’intervention directe plus élevé dans les agressions sexuelles et les femmes d’une probabilité d’intervention indirecte plus élevé dans les violences intimes.

En conclusion, les auteurs des deux études expérimentales évoquées ci-dessus, réalisées sur des étudiants de campus américains, suggèrent l’importance de revoir les programmes de prévention des violences sexuelles à l’aune de ce contexte spécifique d’appréciation genrée de la distance relationnelle entre victime, témoins et perpétrateur. C’est en ce sens que le titre de ce post interroge : l’intervention des témoins sous conditions ?  Et en France, où en sommes-nous des programmes de prévention des violences sexuelles dans les universités et dans les entreprises ? Pas très loin, je le crains, car les recherches que nous avons initiées en 2012 en France sur la formation des futurs managers à la prévention du harcèlement sexuel n’ont pas encore à ma connaissance à ce jour étaient reprises et développées (8). Et pourtant, il s’agit de sujets de recherche passionnants que mémorants et doctorants devraient investir avec la conviction de réaliser une recherche débouchant sur des  préconisations de prévention concrètes à la clef.

Bibliographie

[1] Darley J., Latané B. (1968), Bystander intervention in emergencies: Diffusion of responsibility. Journal of Personality and Social Psychology, 8,‎377-383.

[2] Chekroun P. (2008), Pourquoi les individus aident-ils moins autrui lorsqu’ils sont nombreux ? Revue Électronique de Psychologie Sociale, 2,‎ 9-16

[3] Nickerson AB., Aloe AM., Livingston JA. Feely TH. (2014), Measurement of the bystander intervention model for bullying and sexual harassment. Journal of Adolescence, 37, 4, 391-400.

[4] Chakroun R., Soudre-Lécué N. (2014), Identification du harcèlement sexuel et légitimité des salariés à intervenir : Effets de la relation hiérarchique et des informations délivrées. Archives des maladies professionnelles et de l’environnement, 75, 4, 382-395.

[5] Chakroun R., Soudre-Lécué N. (2015), Analyse de l’effet du vide juridique sur l’identification du harcèlement sexuel et sur la légitimité des témoins à intervenir. Archives des maladies professionnelles et de l’environnement, 76, 539-552.

[6] Bennett S., Banyard VL., Edwards K. (2015), The impact of bystander’s relationship with victim and the perpetrator on intent to helop in situations involving sexual violence. Journal of interpersonal violence, june 2, doi: 10.1177/0886260515586373

[7] Palmer JE., Nicksa SC., McMahon S.(2016), Does Who You Know Affect How You Act? The Impact of Relationships on Bystander Intervention in Interpersonal Violence Situations. Journal of  Interpersonal Violence, February 8, 2016, doi: 10.1177/0886260516628292

[8] Chakroun R. (2012), Formation en Santé au travail des futurs managers : Identification du harcèlement sexuel et évaluation de la formation. Archives des maladies professionnelles et de l’environnement, 73, 5, 733-742.

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