Violence Info de l’OMS: les violences interpersonnelles ont enfin leur site

Il n’est pas toujours facile de trouver des informations fiables et actualisées sur toutes les formes de violences interpersonnelles.  L’OMS a mis en ligne en octobre 2017 un système d’information global sur  la prévention de la violence ou Info violence qui compile une collection interactive d’informations scientifiques sur la prévalence, les conséquences, les facteurs de risque et la prévention de toutes les formes de violence interpersonnelle. Violence Info couvre ainsi les homicides, la maltraitance des enfants, la violence chez les jeunes, la violence conjugale, la maltraitance des personnes âgées et la violence sexuelle. Avec un traitement graphique clair, autorisant des tris pertinents et des informations synthétiques directement interfacées avec les abstracts des publications disponibles sur PubMed, ce site se révèle être un outil précieux pour tous ceux qui souhaitent accéder à des sources solides sur les problématiques des violences interpersonnelles.

Vous pourrez le consulter sur : http://apps.who.int/violence-info/

Référence : Burrows S. & al. New WHO Violence prevention information system, an interactive knowledge platfrom of scientific findings on violence. Inj Prev. 2018 Jan 20. pii: injuryprev-2017-042694. doi: 10.1136/injuryprev-2017-042694

 

Publicités

Y a-t-il (enfin) un certain intérêt pour le sexisme en France ?

2017 , année de l’affaire Weinstein, année de la prise de conscience, du trop c’est trop, du tout va changer ?  A défaut d’avoir initié les violences faites aux femmes, Harvey aurait-il au moins réussi, à son corps défendant, à intéresser plus amplement nos contemporains au sexisme ?  Si on en juge par les recherches faites sur Google, il faudra bien convenir que non ou du moins pas plus qu’avant…c’est à dire cette même inappétence pour le sujet en fin comme en début d’année !

Il suffit de comparer, sur Google trends, la productivité des termes de recherche « sexe » et « sexisme » tout au long de l’année pour voir à quel point l’un est au firmament des recherches et l’autre à son marchepied.  Au-delà du désintérêt exprimé tout au long de l’année, le sexisme fait l’objet d’un même dédain analytique quel que soit le filtre temporel utilisé. A contrario, l’intérêt élevé des internautes  pour le terme sexe sur Google trends, se révèle encore plus palpitant si l’on modifie la focale temporelle.  Examinée sur 7 jours glissants, la recherche dévoile un intérêt mimant le beau tracé électro-cardiographique d’un cœur qui bat: L’intérêt pour sexe s’enhardit entre midi et quatorze heures.  Puis  dès la sortie du boulot, il s’anime et s’enflamme pour ne connaitre son apogée qu’à la pointe du jour. Cette cinétique des recherches sur Google évoque des  usages récréatifs bien que le terme sexe n’épuise pas la créativité récréative sexo-centrée. L’intérêt pour le sexisme plus réflexif que récréatif, toujours au sol, n’a donc plus qu’à se rhabiller !

Les deux liens ci-dessous vous permettront de voir, en France, l’évolution au fil du temps  de l’intérêt pour ces termes de recherches  sur respectivement 12 mois et 7 jours glissants. Enfin, une comparaison internationale France-Allemagne reflète moins le différentiel d’intérêt que le différentiel démographique. Harvey n’aurait-il pas plus réussi à convaincre les allemands que les français de la nécessité de changer !

Evolution sur 12 mois glissants des recherches sur les termes sexe et sexisme

Evolution sur 7 jours glissants des recherches Google sur les termes sexe et sexisme

Evolution en France et en Allemagne des recherches Google du lemme « sex » sur 7 jours glissants

Sans autre forme de commentaire, il m’apparaît utile de faire un rappel sur la définition du sexisme (CSEP, 2015): Dans un contexte de domination masculine, le sexisme envers les femmes, défini comme un ensemble de stéréotypes et de discriminations liés au genre, entraîne des conséquences négatives sur l’emploi, les conditions de travail et le bien-être. Un sujet digne d’intérêt depuis la nuit des temps et qui transcende les soubresauts Weinsteiniens de 2017.  Le relais donné aux cas révélés par les réseaux sociaux et les médias pourrait réduire la nuisance de perpétrateurs potentiels qui oseraient  moins car les potentielles victimes et les témoins oseraient plus volontiers un signalement salutaire. Mais, ces quelques données, nous confortent dans le fait qu’il faudrait poursuivre, de longues années durant, les efforts pour réduire le seuil de tolérance sociale au sexisme conçu comme la perpétuation transgénérationnelle d’un système de légitimations de violences patriarcales à l’encontre des femmes.

Références:

 

Réprobation a priori: le sort peu enviable des victimes de violences sexuelles

Süssenbach et al. (2015) ont testé l’hypothèse selon laquelle le niveau d’acceptation des mythes de viols par les sujets attire plus leur attention sur la version du perpétrateur plutôt que  sur celle de la victime de violences sexuelles et ce en se focalisant sur la recherche d’éléments (à charge) sur la victime.

Dans deux études, les auteurs ont examiné l’influence de l’acceptation des  mythes de viol (Rape myth acceptance) sur l’attention portée par les sujets  envers la victime potentielle versus le perpétrateur potentiel de viol.  Dans la première étude (N = 90), les participants devaient sélectionner des renseignements qui portaient soit sur le perpétrateur soit sur la victime. À mesure que l’acceptation des  mythes de viol  augmentait, les participants préféraient des renseignements axés sur la victime plutôt que sur le perpétrateur. Dans la deuxième étude (N = 41), les sujets ont examiné des photos supposées représenter le perpétrateur potentiel et la victime potentielle de viol alors que leurs mouvements oculaires étaient enregistrés. Les sujets dont l’acceptation des  mythes de viol  était élevée ont passé moins de temps à inspecter le perpétrateur potentiel que la victime potentielle.

Dans les deux études, une acceptation des mythes de viols plus élevée prédit des jugements anti-victime et pro-perpétrateur plus marqués. Cette étude reproduit les résultats de recherches antérieures corroborant l’hypothèse selon laquelle l’acceptation des mythes de viols guide l’attention des sujets vers une focalisation sur la victime qui aurait en quelques sortes à «  se justifier » de l’avoir été. Cette réprobation a priori explique d’emblée le statut et le sort  peu enviable de la victime.

Référence : Süssenbach  P. & al. Looking for Blame: Rape Myth Acceptance and Attention to Victim and Perpetrator. J Interpers Violence 2015, Jun 3, 1-22.  DOI: 10.1177/0886260515591975

Europe du sud, sexisme et impacts en santé

Borell C & al. (2010) ont mené en Espagne une grande étude sur 10927 femmes âgées de 20 à 64 ans avec une variable indépendante unique (le sexisme perçu) et 6 variables dépendantes dont quatre pour la santé (santé perçue, santé mentale, hypertension artérielle, blessures et accidents durant les 12 derniers mois), une pour les comportement de santé (tabagisme) et une  pour l’utilisation des services de santé (satisfaction/insatisfaction des  besoins de santé).

Des régressions logistiques avec ajustement sur les variables confondantes ont montré que le sexisme perçu est positivement corrélé avec un mauvais état de santé perçue, avec un mauvais état de santé psychique, avec les accidents et blessures durant les 12 derniers mois et avec le tabagisme. La force de ces associations est d’autant plus importante que le score de sexisme est élevé.

Cette étude devrait d’autant plus nous interpeller qu’elle est réalisée en Europe du Sud au plus proche de la France et qu’on ne peut lui opposer des spécificités anglo-saxonnes ou scandinaves pour en réduire la portée. Les auteurs évoquent les pays du sud de l’Europe à forte tradition patriarcale mais seraient-ils les seuls concernés ?

Référence : Borrel C. et al. Perceived sexism as a health determinant in Spain. J. Womens Health  2010 ; 19(4):741-50.

Les pink-collar workers ont-elles la vie en rose ?

Pink collar workers est un vocable formé par analogie avec blue et white collar workers désignant généralement des travailleurs ouvriers et cadres mâles. Forgé à la fin des années 70, Pink collar workers évoque la sur-représentation des  femmes dans les métiers du care, qu’il s’agisse de soins médicaux, sociaux ou éducatifs, par exclusion des autres métiers et sur la base d’une « naturalisation » discriminatoire des aptitudes à la prosocialité des femmes. En dépit d’exposition à des risques bio-psycho-sociaux spécifiques et contrairement à blue et white collar worker, pink collar worker n’a pas fait flores si l’on en juge à l’aune de l’usage conversationnel ou à celui des références Google (29 mai 2016) : 23 000 références pour pink-collar worker pour environ 400 000 soit 17 fois plus pour chacun des deux autres construits sociaux.

Sur la base de données médicales PubMed, une interrogation  avec le terme pink collar dans les titres des articles (pink collar[Title]) ne recense que 2 références (1990 et 2015) versus 189 et 245 pour respectivement les blue et white collar. Dans la plus ancienne des deux études spécifiques, l’auteur évoque la création d’une pink collar médecine du fait de la féminisation de la profession. Les implications évoquées reprennent des stéréotypes ordinaires (1).  Dans la plus récente, les auteurs tentent une comparaison  des indicateurs de santé entre les 3 status (blue, white et pink) sur la base d’une étude transversale à partir des données d’un observatoire de santé anglais. Les auteurs qui concluent à l’effet protecteur du statut pink collar  sur la mortalité cardiovasculaire, s’empressent de pondérer leurs conclusions par la nécessité de prendre en compte par une approche longitudinale les expositions professionnelles et de style de vie (2). Et dire que pendant ce temps, la dernière étude publiée sur les white collar workers (17 mai 2016) s’intéresse à la problématique de l’halitose[1] (3) !

Pour autant, c’est moins le sort du vocable Pink collar workers qui nous intéresse que les ouvertures théoriques et pratiques qu’il aurait pu offrir s’il avait été plus investi. En ce sens, huit ans plus tard, nous revenons vers la question posée en 2008 par F. Bardot : « La santé des femmes au travail ? Une question sans intérêt en médecine du travail ? » (4). Dans cet article, partant d’une division sexuée horizontale et verticale du travail, l’auteure s’étonne qu’en dépit de rapports sociaux inégalitaires, la question de l’impact spécifique de conditions de travail différenciés sur la santé des femmes ait mis si longtemps à émerger en tant que sujet d’étude autonome. Certes les «arbres» de la prévention des risques chez la femme enceinte existaient depuis longtemps mais ils masquaient volontiers « les forêts» des autres approches sexuées de la santé au travail. Ce n’est qu’en 2014, suite à la loi 2014-873 pour l’égalité entre les hommes et les femmes que les principes généraux de prévention se sont enrichis, en ce qui concerne l’évaluation des risques, de la mention : « Cette évaluation des risques tient compte de l’impact différencié de l’exposition au risque en fonction du sexe » (article L4121-3 du code du travail).

Dans ce contexte et dans la mesure où, pink collar workers s’est avéré ne pas être un mot clé de recherche pertinent pour les études réalisées sur la spécificité de genre en santé au travail, nous avons réinterroger la base PubMed avec une équation de recherche plus explicite, plaçant dans le titre la conjonction des items femme et travail : women[Title] AND workplace[Title]. Seules 114 références répondent à ces spécifications sur les millions d’articles référencés par la base. C’est bien peu ! Ironie de l’histoire et de l’Histoire, la plus ancienne de ces références qui date de 38 ans posait déjà en 1978 la question : « Is there a need for health services for women at the workplace ? ».

Pour autant, des changements semblent enfin se profiler en France comme dans cette étude de F.chappert et P. Thierry qui ont montré, par une approche longitudinale de l’accidentologie des salariés du régime général, qu’entre 2001 et 2014 les accidents du travail et de trajets avaient connu des évolutions inverses, en involution chez les hommes et en évolution chez les femmes alors que les maladies professionnelles évoluaient plus chez les femmes que chez les hommes (5). Expliquant ces écarts par des facteurs organisationnels relatifs à une exposition différenciée dans les secteurs, les emplois, les activités, les parcours et les rôles sociaux, les auteures proposent, dans le cadre de l’Anact, une méthodologie d’intervention permettant d’agir par plus de mixité et d’égalité professionnelle.

Références

  • Ramirez de Arellano AB. Pink colar medicine : Implications of the feminization of profession. P R Health Sci 1990;9(1):21-4
  • Basu S., Ratcliffe G., Green M. Health and pink-collar work. Occup Med 2015;65(7):529-34
  • Chen X., Zhang Y., Lu H.X., Feng X.P. Factors associeted with halitosis in white-collar employees in Shengai, China. PLoS One 2016; May 17;11(5):e0155592. doi: 10.1371/journal.pone.0155592.
  • Bardot F. La santé des femmes au travail ? Une question sans intérêt en médecine du travail ? Archives des Maladies Professionnelles et de l’Environnement 2008 ;69 :120-122
  • Chappert F., Thierry P. Photographie statistique des accidents de travail, des accidents de trajet et des maladies professionnelles : Des tendances d’évolution différenciées pour les femmes et les hommes. Disponible sur http://www.anact.fr/photographie-statistique-des-accidents-de-travail-des-accidents-de-trajet-et-des-maladies-0

[1] L’halitose est un terme médical désignant la mauvaise haleine.

Pour un outil prédictif de la désinsertion professionnelle

La revue Références en Santé au Travail vient de publier (Pélissier, Chauvin et Fontana ; 2016)  un article sur les facteurs prédictifs d’une restriction d’aptitude ou d’une inaptitude au décours d’un arrêt de travail pour maladie. Les auteurs indiquent avoir construit :  » un score prédictif en renseignant quatre variables explicatives …Ce score pourrait être utilisé pour identifier en amont les situations difficiles de reprise du travail, de manière à mieux anticiper la mise en place des procédures de maintien dans l’emploi « .
Parmi, ces quatre critères prédictifs, le jugement du salarié sur sa capacité à reprendre le travail et la durée de l’arrêt de travail sont les deux critères les plus contributifs. Ce travail  est à mettre en parallèle avec nos travaux  sur le rôle médiateur de la résilience des salariés dans la prévention de la désinsertion professionnelle dont nous publierons l’abstract sur ce site après communication aux 34ème Congrés de Santé et Médecine du Travail (21-24 juin 2016). L’idée serait de passer d’un outil descriptif de prédiction de la désinsertion professionnelle à un outil opératif de sa prévention mais d’ici là, il reste encore du travail à faire. En attendant, nous accueillons avec grand intérêt ce travail publié.
Référence:

Pélissier C, Chauvin F., Fontana L (2016), Facteurs prédictifs d’une restriction d’aptitude ou d’une inaptitude au poste de travail antérieur en visite de reprise: élaboration d’un score, Références en Santé au Travail,145, 29-42

Violences morale et sexuelle: L’intervention des témoins sous conditions ?

De nombreux auteurs ont montré l’importance de l’intervention des témoins dans la réduction des cas de violences morale et sexuelle. Cette intervention a été théorisée sous le nom de  Bystander intervention Model (Modèle d’intervention des témoins) donnant ainsi appui à de nombreux programmes de prévention (1,2, 3).

Il est fréquent que les protagonistes se connaissent préalablement à l’émergence des violences et il est tout aussi fréquent que les témoins connaissent soit le perpétrateur, soit la victime soit les deux protagonistes. Or à ce jour peu d’études se sont intéressées à cet effet de connaissance antérieure différenciée des protagonistes sur l’intervention des témoins. Pourtant en pratique, cette interaction est essentielle tant dans la prévention (activation ou non de l’intervention) que dans la réparation (activation ou non du témoignage des témoins lors des enquêtes, qu’il s’agisse d’enquêtes confiées aux CHSCT ou d’enquêtes conduites dans le cadre d’une procédure judiciaire)

Dans nos récentes recherches sur la prévention du harcèlement sexuel (Chakroun et Soudre-Lécué, 2014 ; Chakroun et Soudre-Lécué, 2015), nous avions neutralisé cette problématique de connaissance antérieure différenciée au profit d’autres objectifs de recherche. Nous avons en effet explicitement postulé dans les cas expérimentaux soumis aux témoins, un  cadre restrictif posant un niveau de connaissance comparable des témoins, ainsi formulé: « Vous connaissez bien à la fois, le harceleur et la victime. Vous avez une liberté totale pour intervenir le temps nécessaire pour le faire » (4,5). Mais est-ce toujours le cas ? Deux études récentes nous invitent à y réfléchir.

La première bénéficie de l’impulsion de La Professeure Victoria Banyard (University of New Hampshire) qui est une auteure prolifique dans l’étude des effets du Bystander Intervention Model appliqué à la prévention des violences sexuelles. Avec ses co- auteurs, elle a réalisé en 2015, une étude expérimentale pour éclairer la modification des attitudes des témoins de violences sexuelles lorsqu’ils connaissaient antérieurement la victime et/ou le perpétrateur (6). Ses résultats suggèrent que la probabilité d’intervention des témoins est plus élevée dans les situations à plus haut risque d’agression et quand les témoins sont des femmes. Celles-ci interviennent de manière équi-probable tant dans les situations où elles connaissaient déjà le perpétrateur ou non alors que les hommes interviennent plus probablement quand ils ne connaissaient pas déjà le perpétrateur.

Dans la deuxième étude expérimentale réalisée en 2016 par Palmer et col. (7) et dont le titre débute par l’accroche : « Does Who You Know Affect How You Act ? », il s’agissait d’étudier si le type d’intervention (direct, indirecte ou délégué à des tiers) varie en fonction du sexe du témoin et de la distance relationnelle qu’il avait avec la victime et le perpétrateur dans différentes configurations criminelles. Les résultats montrent que les sujets qui connaissaient la victime ou le perpétrateur choisissent l’intervention directe dans les agressions sexuelles et l’intervention directe ou indirecte dans les violences intimes alors qu’ils retiennent une intervention déléguée, aussi bien dans les agressions sexuelles que dans les violences intimes, quand ils ne connaissaient ni la victime ni le perpétrateur. Les auteurs indiquent que cet effet de connaissance antérieure est plus puissant sur les choix d’option d’intervention des témoins et que ne l’ait leur genre et cela même si les hommes témoignent d’une probabilité d’intervention directe plus élevé dans les agressions sexuelles et les femmes d’une probabilité d’intervention indirecte plus élevé dans les violences intimes.

En conclusion, les auteurs des deux études expérimentales évoquées ci-dessus, réalisées sur des étudiants de campus américains, suggèrent l’importance de revoir les programmes de prévention des violences sexuelles à l’aune de ce contexte spécifique d’appréciation genrée de la distance relationnelle entre victime, témoins et perpétrateur. C’est en ce sens que le titre de ce post interroge : l’intervention des témoins sous conditions ?  Et en France, où en sommes-nous des programmes de prévention des violences sexuelles dans les universités et dans les entreprises ? Pas très loin, je le crains, car les recherches que nous avons initiées en 2012 en France sur la formation des futurs managers à la prévention du harcèlement sexuel n’ont pas encore à ma connaissance à ce jour étaient reprises et développées (8). Et pourtant, il s’agit de sujets de recherche passionnants que mémorants et doctorants devraient investir avec la conviction de réaliser une recherche débouchant sur des  préconisations de prévention concrètes à la clef.

Bibliographie

[1] Darley J., Latané B. (1968), Bystander intervention in emergencies: Diffusion of responsibility. Journal of Personality and Social Psychology, 8,‎377-383.

[2] Chekroun P. (2008), Pourquoi les individus aident-ils moins autrui lorsqu’ils sont nombreux ? Revue Électronique de Psychologie Sociale, 2,‎ 9-16

[3] Nickerson AB., Aloe AM., Livingston JA. Feely TH. (2014), Measurement of the bystander intervention model for bullying and sexual harassment. Journal of Adolescence, 37, 4, 391-400.

[4] Chakroun R., Soudre-Lécué N. (2014), Identification du harcèlement sexuel et légitimité des salariés à intervenir : Effets de la relation hiérarchique et des informations délivrées. Archives des maladies professionnelles et de l’environnement, 75, 4, 382-395.

[5] Chakroun R., Soudre-Lécué N. (2015), Analyse de l’effet du vide juridique sur l’identification du harcèlement sexuel et sur la légitimité des témoins à intervenir. Archives des maladies professionnelles et de l’environnement, 76, 539-552.

[6] Bennett S., Banyard VL., Edwards K. (2015), The impact of bystander’s relationship with victim and the perpetrator on intent to helop in situations involving sexual violence. Journal of interpersonal violence, june 2, doi: 10.1177/0886260515586373

[7] Palmer JE., Nicksa SC., McMahon S.(2016), Does Who You Know Affect How You Act? The Impact of Relationships on Bystander Intervention in Interpersonal Violence Situations. Journal of  Interpersonal Violence, February 8, 2016, doi: 10.1177/0886260516628292

[8] Chakroun R. (2012), Formation en Santé au travail des futurs managers : Identification du harcèlement sexuel et évaluation de la formation. Archives des maladies professionnelles et de l’environnement, 73, 5, 733-742.

Bien-être au travail, précarisation de l’emploi salarié et indicateurs de santé !

L’approche critique des organisations ne devrait ni déclencher l’hystérie ni être récusée au motif qu’elle émanerait d’une perspective idéologique qu’une contre-perspective tout aussi idéologique mais distincte devrait s’empresser de réduire au silence. Il est bon de rappeler que la recherche s’adosse sur une triple ambition : idiographique visant à décrire, nomologique visant à expliquer les logiques et éclairer les complexités et enfin critique visant à interroger les théories et les pratiques pour actualiser les acquis. C’est dans ce contexte, que devrait s’inscrire, la revue critique de l’organisation de la prévention des risques professionnels.

En ce début 2016, Lax s’interroge dans New Solutions [A journal of environmental and occupational health policiy (Sage Publising)] sur la place de la toute récente centration sociale sur le bien-être dans la reconfiguration de la santé au travail en contexte économique néo-libéral. L’auteur n’en est pas à sa première contribution puisque 12 ans plus tôt en 2004, il s’interrogeait déjà sur la tendance de la nouvelle économie à rendre la mariée plus belle en édulcorant des indicateurs de performance en santé au travail. Une version plus économique du « healthy worker effect » incluant comme déterminants additionnels une part de précarisation et d’invisibilisation de l’emploi salarié. Vous trouverez ci-dessous les abstracts de ces deux contributions disponibles sur PubMed qui pour nord-américaines qu’elles soient intéressent aussi l’hexagone.

>>>> Lax MB. The Perils of Integrating Wellness and Safety and Health and the Possibility of a Worker-Oriented Alternative. New Solut 2016 Feb 10. pii: 1048291116629489. [Epub ahead of print]

Integration of workplace wellness with safety and health has gained momentum on the initiative of the state allied with a segment of large employers and some health and safety professionals. Integration has a dual potential: to fundamentally reshape occupational health in ways that profoundly benefit workers, or to serve neoliberal corporate goals. A focus on the workplace and the ways work and health interact broaden the definition of a work-related injury or illness and emphasize and challenge the employer decisions that create hazards and determine risk. However, the implementation of integration is taking place in a context of corporate dominance and the aggressive pursuit of a neoliberal agenda. Consequently, in practice, integration efforts have emphasized individual worker responsibility for health and fail to actually integrate wellness with safety and health in a meaningful way. Can an alternative be envisioned and pursued that realizes the promise of integration for workers?

>>>> Azaroff LS, Lax MB, Levenstein C, Wegman DH. Wounding the messenger: the new economy makes occupational health indicators too good to be true. Int J Health Serv. 2004;34(2):271-303.

The U.S. Bureau of Labor Statistics and workers’ compensation insurers reported dramatic drops in rates of occupational injuries and illnesses during the 1990s. The authors argue that far-reaching changes in the 1980s and 1990s, including the rise of precarious employment, falling wages and opportunities, and the creation of a super-vulnerable population of immigrant workers, probably helped create this apparent trend by preventing employees from reporting some injuries and illnesses. Changes in the health care system, including loss of access to health care for growing numbers of workers and increased obstacles to the use of workers’ compensation, compounded these effects by preventing the diagnosis and documentation of some occupational injuries and illnesses. Researchers should examine these forces more closely to better understand trends in occupational health.

Faire place à la version de la victime : une voie de prévention du harcèlement sexuel ?

Serait-ce ce type d’expériences dont certains, diraient à tort, à propos des résultats, on le savait déjà ? Mais la psychologie naïve, de sens commun, est trompeuse et rien ne vaut l’expérimentation scientifique.

Dans une première expérimentation, Diehl, Glaser et Bohner (2014) ont démontré qu’informer les sujets (n= 101, homme et femmes) de la forte versus la faible gravité d’un harcèlement sexuel favorisait l’empathie envers la victime et réduisait l’adhésion à l’acceptation des mythes relatifs au harcèlement. Dans la deuxième expérimentation, réservée aux seuls sujets masculins (n=119), l’intervention a testé la présentation d’un harcèlement sexuel d’un point de vue neutre, versus de celui de la victime versus de celui du perpétrateur. Seule la présentation du point de vue de la victime réduisait l’acceptation des mythes relatifs au harcèlement et la probabilité de harceler. Voilà pour l’étude.

Or on constate empiriquement dans les entreprises, la prévalence de la présentation des événements selon le point de vue de l’éventuel perpétrateur (généralement supérieur hiérarchique ou cadre) sur celui de l’éventuelle victime (généralement collaboratrice ou employée). Autant dire que non seulement cette pratique ne contribue pas à la justice procédurale attendue par les salariés de leur direction mais qu’en plus cela ne permet pas l’apprentissage organisationnel dans le cadre d’une prévention secondaire du risque. Si on faisait enfin, une place à la version vivide de la victime, il y aurait une voie pour l’amélioration de la prévention secondaire.

Source :

Diehl C , Glaser T, Bohner G. Face the consequences: learning about victim’s suffering reduces sexual harassment myth acceptance and men’s likelihood to sexually harass. Aggress Behav.2014;40(6):489-503.

Des ressources documentaires….et après ?

Les préventeurs francophones ne pourront pas dire qu’ils manquaient de ressources documentaires. Nous donnons ci-dessous une synthèse de cette pléthore de ressources, scientifiques ou empiriques, avec des liens directs vers les sites des institutions et des revues multidisciplinaires utiles aux préventeurs. En conclusion nous en discutons l’utilité pragmatique.

Tout d’abord, des ressources documentaires incontournables sont référencées par les principales institutions étatiques et para-étatiques dont le cœur de métier est au moins en partie la prévention des risques au travail.

  • En France: Ministère du travail et de l’emploi, INRS, ISTNF, CARSAT, ANACT
  • En Belgique : le Service Public Fédéral Emploi, Travail et Concertation Sociale ainsi que le Service Public Fédéral Santé Publique
  • en Suisse : SUVA, l’Institut Universitaire Romand de Santé au Travail
  • au Québec : L’Institut de Recherche Robert Sauvé en Santé au Travail, l’Institut National de Santé Publique du Québec, la chaire de gestion de la santé et sécurité au travail de l’Université de Laval

Par ailleurs, le site du réseau des documentalistes des services de santé au travail des pays de la Loire publie régulièrement des ressources informationnelles scientifiques et pragmatiques pour les préventeurs. Il faut rendre hommage au travail des auteurs : Beneteau L., Delmas V., Martin K. et Garrivet C. Je vous recommande tout particulièrement le bulletin documentaire mensuel qui reprend l’actualité en santé au travail et oriente vers des sources fiables de savoirs. Je vous recommande aussi l’enrichissante page des sommaires actualisés de 24 revues francophones partiellement ou totalement orientées santé au travail

Toutefois, les auteurs n’ont pas retenu dans le périmètre des revues sélectionnées, les revues de Psychologie du Travail et des Organisations, les principales revues internationales en médecine et santé au travail anglophones par ailleurs, ainsi que les revues traitant plus spécifiquement du genre, du stress et des violences au travail. Vous trouverez les liens vers les ressources cités ci-dessus sur une page spécifique de Laboris Causa intitulée Ressources Documentaires.

En conclusion de ce billet consacré aux ressources documentaires, nous assistons ici comme en contexte général d’informations à une avalanche de propositions de ressources professionnelles. Leur nombre et leur densité dépassent de loin les capacités temporelles disponibles pour en prendre connaissance même dans un champ limité et dans une perspective téléologique précise. L’utilité probable d’un investissement temporel est alors un point clé à trancher aussitôt que possible d’où l’intérêt d’une approche bibliographique autonome en pull par interrogation de banques de données plutôt qu’en push par abonnement à des revues et/ou à des newsletters même si les deux approches ne sont (heureusement) pas incompatibles. Ainsi, au-delà des ressources documentaires disponibles, l’applicabilité des mesures de préventions ne peut faire ni l’économie de leur validité intrinsèque (niveau de preuve), ni l’économie de la levée des contraintes auxquelles doivent faire face les préventeurs tant en interne au sein des services de santé au travail qu’en externe en fonction de la culture de sécurité des entreprises supposées les appliquer et les faire vivre, ni enfin l’économie du jeu des relations entre service de santé au travail, employeurs et représentants des salariés (collaboration, coopétition, confrontation, domination). Une telle analyse tripartite -niveau de preuves, contraintes, relations- n’est pas sans rappeler les modèles décisionnels promus par l’Evidence Based Medicine*….dans laquelle des pistes complémentaires ont été proposées à travers les POEM** (Patient Oriented Evidence that Matter), et la Narrative Based Medicine***. De telles pistes devraient être explorées en santé au travail en gardant à l’esprit qu’il s’agit de remplacer patient par salarié, collectif de travail et organisation ainsi que Médecine par Santé !

Notes : *Médecine factuelle ; ** Synthèse dynamique et critique de l’état de l’art appliquée à une situation particulière permettant de fournir des preuves ayant une valeur discriminante pour l’évolution favorable du patient ; ** Approche compréhensive de cas idiosyncrasiques

Références :

Chabot J-M. (2005). Evaluation & Formation. Paris : Editions Jean-Baptiste Baillière

Manzoli L et al. Evidence-based approach for continuous improvement of occupational health. Epidemiol Prev 2015. Jul-Aug;39(4 Suppl 1):81-85.

Hugenholtz NI, Sluiter JK, van Dijk FJ, Nieuwenhuijsen K. EBM E-learning: Feasible and Effective for Occupational Physicians in Different Countries. Saf Health Work 2012. Sep;3(3):199-208.