Les pink-collar workers ont-elles la vie en rose ?

Pink collar workers est un vocable formé par analogie avec blue et white collar workers désignant généralement des travailleurs ouvriers et cadres mâles. Forgé à la fin des années 70, Pink collar workers évoque la sur-représentation des  femmes dans les métiers du care, qu’il s’agisse de soins médicaux, sociaux ou éducatifs, par exclusion des autres métiers et sur la base d’une « naturalisation » discriminatoire des aptitudes à la prosocialité des femmes. En dépit d’exposition à des risques bio-psycho-sociaux spécifiques et contrairement à blue et white collar worker, pink collar worker n’a pas fait flores si l’on en juge à l’aune de l’usage conversationnel ou à celui des références Google (29 mai 2016) : 23 000 références pour pink-collar worker pour environ 400 000 soit 17 fois plus pour chacun des deux autres construits sociaux.

Sur la base de données médicales PubMed, une interrogation  avec le terme pink collar dans les titres des articles (pink collar[Title]) ne recense que 2 références (1990 et 2015) versus 189 et 245 pour respectivement les blue et white collar. Dans la plus ancienne des deux études spécifiques, l’auteur évoque la création d’une pink collar médecine du fait de la féminisation de la profession. Les implications évoquées reprennent des stéréotypes ordinaires (1).  Dans la plus récente, les auteurs tentent une comparaison  des indicateurs de santé entre les 3 status (blue, white et pink) sur la base d’une étude transversale à partir des données d’un observatoire de santé anglais. Les auteurs qui concluent à l’effet protecteur du statut pink collar  sur la mortalité cardiovasculaire, s’empressent de pondérer leurs conclusions par la nécessité de prendre en compte par une approche longitudinale les expositions professionnelles et de style de vie (2). Et dire que pendant ce temps, la dernière étude publiée sur les white collar workers (17 mai 2016) s’intéresse à la problématique de l’halitose[1] (3) !

Pour autant, c’est moins le sort du vocable Pink collar workers qui nous intéresse que les ouvertures théoriques et pratiques qu’il aurait pu offrir s’il avait été plus investi. En ce sens, huit ans plus tard, nous revenons vers la question posée en 2008 par F. Bardot : « La santé des femmes au travail ? Une question sans intérêt en médecine du travail ? » (4). Dans cet article, partant d’une division sexuée horizontale et verticale du travail, l’auteure s’étonne qu’en dépit de rapports sociaux inégalitaires, la question de l’impact spécifique de conditions de travail différenciés sur la santé des femmes ait mis si longtemps à émerger en tant que sujet d’étude autonome. Certes les «arbres» de la prévention des risques chez la femme enceinte existaient depuis longtemps mais ils masquaient volontiers « les forêts» des autres approches sexuées de la santé au travail. Ce n’est qu’en 2014, suite à la loi 2014-873 pour l’égalité entre les hommes et les femmes que les principes généraux de prévention se sont enrichis, en ce qui concerne l’évaluation des risques, de la mention : « Cette évaluation des risques tient compte de l’impact différencié de l’exposition au risque en fonction du sexe » (article L4121-3 du code du travail).

Dans ce contexte et dans la mesure où, pink collar workers s’est avéré ne pas être un mot clé de recherche pertinent pour les études réalisées sur la spécificité de genre en santé au travail, nous avons réinterroger la base PubMed avec une équation de recherche plus explicite, plaçant dans le titre la conjonction des items femme et travail : women[Title] AND workplace[Title]. Seules 114 références répondent à ces spécifications sur les millions d’articles référencés par la base. C’est bien peu ! Ironie de l’histoire et de l’Histoire, la plus ancienne de ces références qui date de 38 ans posait déjà en 1978 la question : « Is there a need for health services for women at the workplace ? ».

Pour autant, des changements semblent enfin se profiler en France comme dans cette étude de F.chappert et P. Thierry qui ont montré, par une approche longitudinale de l’accidentologie des salariés du régime général, qu’entre 2001 et 2014 les accidents du travail et de trajets avaient connu des évolutions inverses, en involution chez les hommes et en évolution chez les femmes alors que les maladies professionnelles évoluaient plus chez les femmes que chez les hommes (5). Expliquant ces écarts par des facteurs organisationnels relatifs à une exposition différenciée dans les secteurs, les emplois, les activités, les parcours et les rôles sociaux, les auteures proposent, dans le cadre de l’Anact, une méthodologie d’intervention permettant d’agir par plus de mixité et d’égalité professionnelle.

Références

  • Ramirez de Arellano AB. Pink colar medicine : Implications of the feminization of profession. P R Health Sci 1990;9(1):21-4
  • Basu S., Ratcliffe G., Green M. Health and pink-collar work. Occup Med 2015;65(7):529-34
  • Chen X., Zhang Y., Lu H.X., Feng X.P. Factors associeted with halitosis in white-collar employees in Shengai, China. PLoS One 2016; May 17;11(5):e0155592. doi: 10.1371/journal.pone.0155592.
  • Bardot F. La santé des femmes au travail ? Une question sans intérêt en médecine du travail ? Archives des Maladies Professionnelles et de l’Environnement 2008 ;69 :120-122
  • Chappert F., Thierry P. Photographie statistique des accidents de travail, des accidents de trajet et des maladies professionnelles : Des tendances d’évolution différenciées pour les femmes et les hommes. Disponible sur http://www.anact.fr/photographie-statistique-des-accidents-de-travail-des-accidents-de-trajet-et-des-maladies-0

[1] L’halitose est un terme médical désignant la mauvaise haleine.

Le harcèlement sexuel au travail face au vide juridique !

Résumé de la publication:

Chakroun R., Soudre-Lécué N. (2015) Analyse de l’effet du vide juridique sur l’identification du harcèlement sexuel et sur la légitimité des témoins à intervenir. Archives des maladies professionnelles et de l’environnement, 76, 539-552.

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Objectifs. En 2012, le Conseil Constitutionnel a abrogé en France les dispositions légales qui sanctionnaient le harcèlement sexuel (H.S) créant une situation transitoire de vide juridique. Dans une perspective de sérendipité et avec un objectif de testabilité et de réfutabilité, nous avons rapproché les résultats de deux études conduites en contexte juridique stable puis de vide juridique afin d’affiner les préconisations de prévention.

Méthodologie. Nous avions mis en place une étude expérimentale comparative randomisée explorant l’effet du type d’information délivré, du genre des sujets observateurs et du type de relation hiérarchique sur l’identification de scenarii de H.S et sur la légitimité perçue des sujets à intervenir auprès des protagonistes. Nous avons arrêté l’étude suite à la décision du Conseil Constitutionnel. Nous avons alors mis en place une deuxième étude dont la méthodologie a été adaptée de la première. Les résultats des études ont été rapprochés pour des échantillons de périmètre d’expositions comparables.

Résultats. L’analyse a porté sur 152 vs. 147 sujets. L’effet de l’information spécifique sur l’amélioration de l’identification du H.S mis en évidence en contexte juridique stable disparaît en contexte de vide juridique. Il n’y a pas différence de genre sur la légitimité perçue des sujets à intervenir auprès des victimes dans les deux contextes. Toutefois, les femmes qui se percevaient moins légitimes que les hommes à intervenir auprès du harceleur ont bénéficié, uniquement en contexte de vide juridique, d’un effet de l’information spécifique pour accroître leur légitimité perçue à intervenir auprès du harceleur.

Discussion. Nous discutons les effets intriqués des contextes de vide juridique et de couverture médiatique sur les résultats. L’intérêt et les limites de notre contribution sont discutés au regard de la théorie du contrôle social. Les préconisations de prévention adossées sur le modèle d’intervention des témoins sont replacées dans un contexte organisationnel.

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La publication ci-dessus s’inscrit dans un programme de recherche comprenant trois autres contributions:

– Chakroun R., Soudre-Lécué N. (2014), Identification du harcèlement sexuel et légitimité des salariés à intervenir : Effets de la relation hiérarchique et des informations délivrées, Archives des maladies professionnelles et de l’environnement, 75, 4, 382-395.

– Chakroun R., Soudre-Lécué N., Scotto M.J (2014), Identification du harcèlement sexuel et légitimité des futurs managers à intervenir: Effets du genre et des informations délivrées, Psychologie du Travail et des Organisations, 20, 2, 145-174.

– Chakroun R. (2012), Formation en Santé au travail des futurs managers : Identification du harcèlement sexuel et évaluation de la formation, Archives des maladies professionnelles et de l’environnement, 73, 5, 733-742.

 

Prévention du harcèlement sexuel: formation des futurs managers

Résumé de la publication: Chakroun R. (2012), Formation en Santé au travail des futurs managers : Identification du harcèlement sexuel et évaluation de la formation, Archives des maladies professionnelles et de l’environnement, 73, 5, 733-742.


Objectif. Les violences faites aux femmes au travail portent atteinte à la dignité, à la santé des personnes et détériorent la productivité des entreprises. La prise de conscience qu’une approche intégrée de la santé permettrait d’améliorer la création de valeur des entreprises a ouvert de nouvelles perspectives de formation aux managers. Dans ce contexte l’objectif de notre recherche-action est d’une part d’évaluer l’aptitude des futurs managers à identifier le harcèlement sexuel (H.S) et d’autre part de vérifier la capacité de la formation à en améliorer l’identification et à modifier les attitudes.

Méthode. Quatre scenarii, figurant différentes formes de H.S, identiques à ceux utilisés par Bursik (1990, 2000), ont été proposés à un groupe d’étudiants en fin de cursus, futurs managers. Les étudiants devaient individuellement indiquer si chaque scenario relevait ou non d’un H.S. Cette étape se poursuivait par une formation comprenant des apports théoriques et une discussion de 50 minutes sur les implications du H.S. Les 4 scenarii ont alors été à nouveau individuellement évalués. Afin d’évaluer les attitudes, nous avons encadré les 2 temps d’identification des scenarii par une proposition de collaboration à une étude qualitative sur le H.S. Avant et après les identifications, les étudiants devaient individuellement indiquer s’ils se percevaient légitime ou non pour participer à ce travail et fournir les motivations de leur attitude en quelques lignes.

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Harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur : Identification et légitimité des étudiants à intervenir

Résumé de la publication : Chakroun R., Soudre-Lécué N et Scotto M.J (2014), Identification du harcèlement sexuel et légitimité des futurs managers à intervenir: Effets du genre et des informations délivrées, Psychologie du Travail et des Organisations, 20, 2, 145-174.


Le harcèlement sexuel (H.S.) est un délit ayant d’importantes répercussions sur les victimes. En nous adossant sur les travaux relatifs à la prosocialité et au contrôle social, nous avons conduit une expérimentation auprès de 136 étudiants futurs managers explorant l’effet de l’information délivrée et du genre des sujets observateurs sur l’identification de scenarios de H.S et sur la légitimité perçue des sujets à intervenir.

Les résultats montrent que l’information spécifique réduit le nombre de scenarios non reconnus en tant que H.S par l’ensemble des sujets. Le genre n’influence ni la reconnaissance des scenarios, ni la légitimité perçue des sujets à intervenir auprès des victimes. Toutefois, sur la base d’émotions à type de colère, les hommes font état de motivations à type de contrôle social et se perçoivent plus légitimes que les femmes à intervenir auprès des harceleurs. Les résultats sont discutés en vue de formuler des préconisations de prévention.

Mots clés : différence de genre, harcèlement sexuel, contrôle social, prosocialité, futurs managers

Harcèlement sexuel au travail : Identification et légitimité des salariés à intervenir

Résumé de la publication: Chakroun R. et Soudre-Lécué N. (2014), Identification du harcèlement sexuel et légitimité des salariés à intervenir : Effets de la relation hiérarchique et des informations délivrées, Archives des maladies professionnelles et de l’environnement, 75, 4, 382-395.


Objectifs : Le harcèlement sexuel (H.S) est un délit ayant d’importantes répercussions sur les victimes. Des préconisations préventives incombent aux professionnels de la santé au travail. L’identification du H.S est un pré-requis de toute politique de prévention. L’objectif de notre contribution est d’éclairer par une approche transdisciplinaire les mécanismes à l’œuvre et d’évaluer l’effet de l’information délivrée sur l’identification du H.S et sur la légitimité des sujets à intervenir auprès des victimes et des harceleurs.

Méthodologie : Nous avons conduit une étude comparative randomisée contrôlée auprès de 304 salariés du secteur privé explorant l’effet de l’information délivrée (spécifique vs. contrôle), du genre des sujets observateurs (féminin vs. masculin) et de la relation entre les protagonistes d’un H.S (hiérarchique vs. non hiérarchique) sur l’identification de 4 scenarii de H.S et sur la légitimité perçue des sujets à intervenir auprès des protagonistes.

Résultats : Par rapport à l’information contrôle, l’information spécifique réduit significativement le nombre de scenarii non reconnus en tant que H.S (OR=0,59 ; IC95= [0,48-0,72]). Les femmes se perçoivent plus légitimes que les hommes à intervenir auprès de la victime (92% vs. 84%  ; p<0,05). Les hommes se perçoivent plus légitimes que les femmes à intervenir auprès du harceleur (86% vs. 72% ; p<0,01). Par rapport à des relations non hiérarchiques, les relations hiérarchiques entre une victime et un harceleur potentiel augmentent de plus de 3 fois le déficit de légitimité des sujets à intervenir auprès de la victime (OR=3,43 ; IC95=[1,57-7,51]).

Discussion : Les résultats sont cohérents avec les  corpus théoriques relatifs à la prosocialité et au contrôle social. Le rapprochement des résultats d’identification et de plausibilité des scenarii dans le contexte professionnel permet de proposer un profil de scenario pédagogique. Le rendement de l’identification du H.S grâce à l’information délivrée reste faible. En conséquence, des préconisations sont formulées pour améliorer les conseils de prévention.

Mots clés : différence de genre, harcèlement sexuel, contrôle social, prosocialité, risques psychosociaux, management de la santé et sécurité au travail.