Le Whistleblower: Brebis galeuse ou Alter Ego ?

Résumé, actualisé en 2015, de la communication :

Chakroun R. (2009), Le whistleblower, brebis galeuse ou alter ego ? L’exemple de l’industrie pharmaceutique, Colloque international La diversité : questions pour les sciences sociales, 2 et 3 décembre 2009, Strasbourg.

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Le whistleblowing (traduisible par l’acte de tirer la sonnette d’alarme) a été popularisé comme la pratique de dénonciation par des salariés de fraudes financières et reste intimement lié à la promulgation aux Etats-Unis en 2002 de la loi Sarbanes-Oxley. Plus largement, Near et Miceli (1998) retiennent comme définition de ce phénomène le fait que des collaborateurs d’une organisation rendent publiques des pratiques illégales, immorales ou illégitimes qui relèvent de la responsabilité de leur employeur, à des personnes ou à des organisations dont l’action est susceptible de changer la situation.

Le whistleblowing est donc d’un phénomène qui révèle l’action des lanceurs d’alertes éthiques (whistleblowers). Pour certains auteurs académiques, leurs motivations pourraient être liées à la volonté de nuire à la firme, d’attenter à sa réputation et de réduire sa valeur actionnariale. D’autres auteurs plaident a contrario, en l’absence de toute gratification de l’alerte éthique, pour un exercice du droit d’expression et du droit d’alerte des salariés comme pratique de contrepouvoir à intégrer à la responsabilité sociale des entreprises (Antonmattei et Vivien, 2007). Cette pratique aurait pu éviter que des dérives aboutissent à des scandales sanitaires ou à des faillites et in fine préserver des vies et la valeur actionnariale d’entreprises aujourd’hui disparues. De fait, le whistleblowing intervient quand le lanceur d’alerte perçoit ses valeurs éthiques comme notoirement plus élevées (au sens de pertinentes) que celle de l’organisation dans laquelle il collabore (Faunce, Bolsin, et Chan, 2004). De nombreux auteurs insistent sur le fait que l’alerte doit être lancée de bonne foi et qu’elle doit être justifiée au nom d’un intérêt supérieur.

Aussi, le whistleblowing intervient au croisement des concepts de légitimité et de légalité. La clarté du positionnement de ce qui est « légitime légal » et de ce qui est « illégitime illégal » s’oppose à la délicate question des zones grises et des comportements à adopter face à l’« illégitime légal » et au « légitime illégal » (Bréchet, Monin, et Saives, 2008).

Dans ce contexte, nous avons souhaité dans un premier temps, à travers une revue transdisciplinaire de la littérature, mieux comprendre l’ancrage sociologique, psychologique et managérial du phénomène. Nous avons constaté qu’en dehors de la finance peu d’études avaient analysé le whistleblowing sous l’angle d’un secteur d’activité sensible. Nous nous sommes alors orientés dans un second temps vers les formes prises par le whistleblowing dans l’industrie pharmaceutique du fait de ses considérables enjeux économiques et éthiques. Pour de nombreux auteurs, le primum movens des pratiques litigieuses repose sur les conflits d’intérêts (Chakroun et Milhabet, 2011). Dans l’inconscient collectif, les pratiques de whistleblowing seraient rares et sanctionneraient des pratiques extrêmes et de ce fait exceptionnelles. Or, la réflexion menée par l’Association Internationale du Management Stratégique sur la légitimité et la déviance ordinaire dans les organisations incite à vérifier la pertinence de cette croyance (Bréchet, Monin, et Saives, 2008). Nous avons alors souhaités tout particulièrement étudier les relations entre les transgressions ordinaires d’une part et le whistleblowing d’autre part.

Nous avons étudié le degré de convergence du whistleblowing avec d’autres sources d’alertes disponibles. Chemin faisant, nous proposons de dépasser la bipolarisation dialectique développée par l’opposition de l’éthique par la transgression des «whistleblowers» avec l’éthique par la normalisation des entreprises pilotée par les «compliance officers»  (i.e., les déontologues d’entreprises) selon laquelle les règles internes seraient suffisantes et intrinsèquement vertueuses. Nous avons alors explorés les ressorts alternatifs de l’éthique par l’auto-responsabilisation d’ «industry insiders » (i .e., des salariés au fait de l’intimité des pratiques internes en entreprise). Cette dernière forme pourrait permettre d’élargir le dispositif d’alerte éthique à une veille socialement responsable développable au nom des intérêts supérieurs des patients et des clients et au bénéfice mutuel de l’entreprise et de la société civile.

Il s’agit donc d’orienter si possible le whistleblowing vers l’interne pour mettre en place des actions correctives avant d’envisager le whistleblowing vers l’externe de l’entreprise en cas de négligence managériale. Encore faudrait-il que ce whistleblowing interne soit organisé et légitimé par la direction générale. Quoiqu’il en soit, la pratique reste particulièrement périlleuse au regard de l’ostracisme et des licenciements auxquels ont été exposés les «whistleblowers», considérés plus volontiers comme des brebis galeuses que comme des alter egos. Pour Ray (2006), la conjonction de la violation des standards professionnels par l’entreprise et l’absence de support organisationnel aux «whistleblowers» révèle d’une faillite globale de l’éthique institutionnelle.

Nous émettons une proposition heuristique selon laquelle en vertu du principe d’interchangeabilité des places (Claveau et Séville, 2004), le salarié d’une entreprise étant le client consommateur d’une autre, il pourrait se percevoir comme légitime pour intervenir en faveur de l’application de principes éthiques dans sa propre entreprise. Cela suppose un processus de conscientisation nécessitant la réhabilition du doute cartésien (i.e. « dubito ergo sum ») et la prise en compte des dimensions de l’altérité. L’interaction du doute et de l’altérité chez les acteurs opérationnels est susceptible de développer une expression réciproque de l’altruisme qui fonderait le soutien social nécessaire à l’émergence d’une communauté minoritaire mais agissante d’«industry insiders» en faveur d’une éthique applicable et appliquée. Il s’agit d’une transformation kantienne qui implique de la part des salariés une modification de l’acception du concept de devoir, d’un devoir envers une autorité vers un devoir envers soi-même. Pour Ferry (2006) cela nécessite de quitter l’individualisme et de percevoir un «besoin de vérité» qui n’étant imposé que par soi-même serait à l’origine d’une transcendance dans l’immanence.

Cette vision philosophique est fortement contestée par la réalité des consultations médicales de souffrance au travail qui font régulièrement état de l’affaiblissement des solidarités collectives. Nous n’ignorons pas non plus que les démarches altruistes sont extrêmement sensibles à de nombreux facteurs situationnels (Myers, 2006). Cela implique entre autres, que l’entreprise crée les conditions organisationnelles pour qu’un tel contexte advienne: c’est la sacro-sainte implication de la direction générale pour que les choses bougent !

Notre proposition montre l’utilité de poursuivre la réflexion notamment à travers les nouvelles figures de l’altérité de salariés socialement responsables. Une telle hypothèse mérite d’être étudiée afin de tester les effets du soutien social développable au nom de l’altérité due au client. Nous pourrions ainsi vérifier si celui-ci est susceptible de dégager un niveau de légitimité suffisant à l’expression d’un comportement de «whistleblower» en interne plus proche de l’acception d’ «industry insider» ou d’un comportement de «whistleblower» en externe plus drastique. En conclusion, Chaleff (2004) avait-il raison de prophétiser à l’intention des managers que «The only whistle you will hear will be in your own ear to wake you up when an issue needs your attention »[1] et Lenzer (2005) avait-elle raison de prophétiser à l’intention des patients et des consommateurs que « We should not have only to rely on medical whistleblowers to alert us to these fault lines ?»[2]

Références Bibliographiques

– Antonmattei P. et Vivien P. (2007), Chartes d’éthique, alerte professionnelle et droit du travail français: état des lieux et perspectives, Rapports officiels, Rapport au gouvernement, La documentation Française, Paris.

– Bréchet J., Monin P. et Saives A. (2008), Légitimité, déviance et délit. Des défis pour le management stratégique, Revue française de gestion, 34, 183, 13-33.

– Chakroun R. et Milhabet I. (2011), Conflits d’intérêts des leaders d’opinion médicaux : effets sur la confiance du grand public et des médecins généralistes, Revue d’Epidémiologie et de Santé Publique, 59, 233-42.

– Chaleff I. (2004), No need for whistleblowing. Stand up to the culture,  Executive Excellence, 21, 2, 19-20.

– Claveau N. et Séville M. (2004),  Le tireur de sonnette d’alarme, un acteur-clé du management stratégique? , 13ème Conférence de l’Association Internationale de Management Stratégique, Normandie, vallée de Seine.

-Faunce T. et Jefferys S. (2007), Whistleblowing and scientific misconduct: renewing legal and virtue ethics foundations, Medicine and law, 26, 3, 567-584.

-Ferry L. (2006), Apprendre à vivre, J’ai lu, Paris.

-Lenzer J. (2005), What can we learn from medical whistleblowers, Public Library of Sciences, e209, 2(7). doi: 10.1371/journal.pmed.0020209.

-Myers D. G. (2006), Aider ou ne pas aider autrui ? Telle est la question in Myers D. G. (Ed) Psychologie sociale pour managers, (pp. 319-327), Dunod, Paris. –

– Near J. et Miceli M. (1998),  Individual and situational correlates of whistleblowing , Personnel psychology, 41, 2, 267-282.

– Ray S. L. (2006),  whistleblowing and organizational ethics, Nursing Ethics, 13, 4, 438-445.

[1] Traduisible par: « La seule révélation que vous entendrez se fera dans le creux de votre oreille pour vous signaler qu’une problématique nécessite votre attention »

[2] Traduisible par: «  Nous ne devrions pas avoir à nous reposer sur les tireurs de sonnettes d’alarme pour nous alerter sur les déviances à l’éthique médicale»

Conflits d’intérêts et confiance envers les leaders d’opinion médicaux

Résumé de la publication:

Chakroun R. et Milhabet I. (2011), Conflits d’intérêts des leaders d’opinion médicaux : effets sur la confiance du grand public et des médecins généralistes, Revue d’Epidémiologie et de Santé Publique, 59, 233-42.

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Position du problème. – Les leaders d’opinion médicaux influencent les comportements des médecins et du public en matière de santé. La loi leur impose de divulguer au public les liens qu’ils entretiennent dès lors qu’ils s’expriment dans les médias. A notre connaissance, aucune recherche n’a exploré en France l’effet de la divulgation des intérêts des leaders d’opinion sur la confiance malgré les enjeux de leur influence. Dans ce contexte, l’objectif de l’étude était d’évaluer l’effet de l’exposition à la divulgation des intérêts des leaders d’opinion sur la confiance des sujets exposés jugeant le leader d’opinion par comparaison avec le corps médical.

Méthodes. – Nous avons mis en place pour les 3 variables explicatives un plan expérimental factoriel complet avec 3 modalités pour la variable exposition (divulgation occultée vs. 2 types de divulgation) ; avec 2 modalités pour la variable sujets exposés (67 étudiantes vs.60 femmes généralistes) et avec 2 modalités pour la variable sujets jugés (leader d’opinion vs. corps médical). Une ANOVA a permis de mesurer les effets principaux et d’interaction des variables explicatives sur les jugements de confiance.

Résultats. –Les résultats montrent que le niveau moyen de l’ensemble des jugements de confiance émis par les médecins est inférieur à celui du grand public. Le leader d’opinion jouit d’une confiance inférieure à celle du corps médical. La confiance de l’ensemble des sujets exposés est d’autant plus faible que les intérêts divulgués sont importants. Mais alors que le grand public ne fait pas de différence de confiance entre le leader d’opinion et le corps médical, les médecins réduisent sélectivement leur confiance envers le leader d’opinion et ce d’autant plus que les intérêts divulgués sont importants.

Conclusion. – Les résultats infirment l’assertion selon laquelle la confiance du public serait réduite par la divulgation des intérêts. Ils confortent l’importance du contexte des interactions liées aux effets « qui juge qui ? » et « quelle divulgation impacte qui ?». Ils ouvrent des perspectives de recherche pour d’autres configurations d’exposition lors de communication de masse ou groupale.

Effets du cadrage de l’information et du stress perçu sur les attentes de transparence et la confiance envers les acteurs de santé

Résumé de la communication: 

Chakroun R. et Balbo L. (2012), Effets du cadrage de l’information et du stress perçu sur les attentes de transparence et la confiance envers les acteurs de santé : peut-on parler d’un effet Médiator® ?,  28ème Congrès International de l’AFM, 10 et 11 mai, Brest.

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Sur la base d’une étude expérimentale exploratoire réalisée auprès de 55 sujets, cette recherche étudie les effets du cadrage de l’information (positif vs négatif) sur les relations entretenues par l’industrie pharmaceutique avec les acteurs du système de santé, suite à la crise du Médiator®.

Plus précisément, les individus exposés par une allocation aléatoire au cadrage négatif (vs positif) des informations relatives aux relations entre l’industrie pharmaceutique et les médecins ont des attentes de transparence plus élevées (vs moins élevées) envers les médecins et ont également moins confiance (vs plus confiance) envers l’industrie pharmaceutique. Cette recherche montre également que le niveau de stress perçu par les sujets, mesuré par la version française de l’échelle PSS (Perceived Stress Scale) de Cohen et alii (1983), modère l’effet du cadrage de l’information sur la confiance envers l’industrie pharmaceutique.

Régulation de la publicité trompeuse des médicaments: tutelle versus prescripteurs et consommateurs

Publicité trompeuse des médicaments: Place de la régulation par les prescripteurs et les consommateurs au regard de la régulation par la tutelle

Résumé de la Thèse de doctorat en Sciences de Gestion soutenue par Ridha Chakroun le 28 janvier 2011 à l’Université Nice Sophia Antipolis. Thèse obtenue avec la mention Très Honorable et les félicitations du jury à l’unanimité. Thèse dirigée par le Professeur André Boyer.

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 1. Introduction

De nombreux auteurs ont souligné les risques pour la santé publique des pratiques de transgression des normes éthiques par l’industrie pharmaceutique, notamment dans le domaine de la publicité. La régulation de la publicité trompeuse des médicaments est un phénomène peu étudié alors qu’elle a d’importantes implications pour les consommateurs, les prescripteurs mais aussi les entreprises.

2. Problématique et plan de recherche

La problématique de la recherche est d’analyser les modalités et les effets de la régulation de la publicité trompeuse par la tutelle puis de montrer quel pourrait être l’apport des prescripteurs et des consommateurs à cette régulation au vu des obligations informationnelles des médecins et de l’autonomie décisionnelle des consommateurs.

L’ambition de la recherche repose sur un triple projet: idiographique, nomothétique et critique. Le projet idiographique vise à décrire les pratiques de communication trompeuse, à en évaluer la fréquence et le retentissement sur les parties prenantes. Le projet nomothétique vise à expliquer, par l’analyse documentaire et l’observation, les logiques à l’œuvre en fonction de la complexité des contextes de régulation. La confrontation de cette approche aux apports de la littérature nous permet d’expérimenter les effets sur les entreprises d’une régulation dans laquelle les consommateurs seraient volontairement engagés par une rupture de l’asymétrie informationnelle organisée à ce jour par la tutelle. Enfin, le projet critique interroge les règles explicites et implicites de la régulation de la publicité et investigue la problématique de l’intentionnalité de tromperie.

Le plan de la recherche est construit en dix chapitres, deux parties et deux sous parties. La première partie traite des composantes de la régulation classique des publicités trompeuses par la tutelle, la seconde partie couvre les composantes d’une régulation des publicités telle qu’elle pourrait se pratiquer sur la base de nouveaux rôles des prescripteurs et des consommateurs.

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La publicité pharmaceutique est-elle fréquentable ?

Résumé de la publication : Chakroun R. (2013), Gouvernance du contrôle de la publicité des médicaments: Etude des modalités de sanction des publicités non conformes, Revue d’Epidémiologie et de Santé Publique, 61, 95-104.

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Position du problème._ La loyauté de la promotion de l’industrie pharmaceutique a été remise en cause par les parties prenantes. La publicité des médicaments en est l’un des éléments les plus accessibles. Adossé sur la théorie de l’agence, notre objectif était de décrire la gouvernance du contrôle de cette publicité quand elle est non conforme ainsi que les modalités de sa sanction dans le cadre de la procédure contradictoire entre l’industrie et sa tutelle.

Méthode._ Nous avons procédé à une analyse thématique du contenu des comptes rendus de la commission de contrôle de la publicité d’avril 2007 à mai 2010. Le volume des sanctions a été analysé en fonction de trois critères: le moment de la procédure d’examen (première session vs. deuxième session), la nature de la sanction (interdiction de publicité vs. mise en demeure de modifier) et la stratégie de défense du laboratoire (physiquement représenté vs. absent avec défense épistolaire).

Résultats._ 39 comptes rendus impliquant 62 projets d’interdiction de publicités ont été analysés. Les deux premiers motifs de sanction étaient l’extension des indications au-delà de l’autorisation de mise sur le marché et l’utilisation non objective d’études insuffisantes pour soutenir les allégations revendiquées. La commission a attribué 47 interdictions de publicité (76%) et 15 mises en demeure de modifier (24%). La stratégie de défense de l’entreprise par une personne physique s’est accompagnée d’une réduction significative du pourcentage de votes en faveur d’une interdiction (68% vs. 81%, p<0,000). Toutefois, il n’y a pas eu, de manière générale, de modification de la sanction initialement proposée en fonction de la stratégie de défense retenue (Chi2= 2,05, p= n.s)

Conclusion._ Ces résultats doivent être mis en perspective avec le fait que la composition qualitative de la commission n’est pas exempte de conflits d’intérêts potentiels et que, de plus, celle-ci n’examine que 10% du volume global des sanctions. Par ailleurs, le contrôle documentaire de la publicité, ne règle pas la problématique de la loyauté qui en est faite par les forces de vente sur le terrain. Enfin, nos résultats ouvrent des perspectives de recherche et d’applications managériales pour la gouvernance du contrôle de la publicité.