Les études qualitatives seraient-elles (comme les guides de bonnes pratiques) plus méconnues que mal-aimées ?

Minerva, revue francophone d’Evidence Based Medicine, innove dans son numéro 2/2015 en prenant le contrepied de son positionnement habituel de promotion des études cliniques randomisées contrôlées soit des études expérimentales et quantitatives. Minerva fait (enfin) une place aux études qualitatives en empruntant aux sciences humaines sociales un bel outil d’analyse compréhensive.

Que dit alors Minerva des études qualitatives : «  Lorsque nous voulons connaître le comment et le pourquoi d’un symptôme donné dans son contexte naturel (social, historique ou individuel)…nous devons étudier plus profondément la pensée, les représentations, les obstacles… Les études qualitatives sont plus à même d’apporter des réponses adéquates ».

Mais, Minerva assortit sa recommandations des études qualitatives d’une check-list de critères de fiabilité et de validité en proposant de répondre (dans une perspective qualitativiste) aux 5 questions suivantes : 1. L’échantillon choisi correspond-il  à la question de recherche ? 2. Les données sont-elles rassemblées de manière adéquate ? 3. Les données sont-elles analysées de manière adéquate ? 4. Puis-je extrapoler les résultats de cette étude à mon propre contexte ? et 5. Les investigateurs tiennent-ils suffisamment compte des aspects éthiques ?

Voilà une check list bien utile à utiliser dans les ateliers d’écritures d’articles scientifiques tels que l’on peut  les voir fleurir dans les universités francophones de printemps et d’été en Santé publique. (http://www.iresp.net/ressources/liens/ et http://www.ars.sante.fr/Presentation.156649.0.html )

Minerva propose une application pratique de cette check list de validation à l’analyse d’une recherche qualitative publié sur son site (Anthierens S, Poelman T. Dans quelle mesure les guides de bonne pratique aident-ils le médecin généraliste dans sa pratique médicale ? Minerva 2015;14(2):22-3). Utilisation des guides de bonne pratique dites-vous? Une question où chaque terme mériterait à lui seul, en santé au travail, un éclairage qualitatif !

Est-ce tant le contenu de ces guides qui interroge ou le manque de réflexion à la source sur leur conditions d’applicabilité ou sur les articulations relatives à leur nombre extensif et à leur contenu exhaustif au regard des ressources cognitives et temporelles limitées allouables en pratique quotidienne ? Une interrogation qui vaudrait bien une recherche qualitative pour sortir de l’opposition dialectique du réel et du prescrit : Faudrait-il continuer d’offrir toujours plus de la même chose en réifiant le prescrit ? Faudrait-il prescrire le réel au risque de valider des pratiques obsolètes ou non documentées ? Faudrait-il oser un modèle composite en anoblissant certaines pratiques enracinées dans le terrain au moyen de l’approche sociologique fondée sur la grounded theory ?

Pour Jean-Michel Chabot (2005), « il faudrait résumer en quelques lignes l’état de l’art et fournir des éléments précis et pertinents utilisables en pratique ce qui nécessite un patient travail d’analyse critique, de révision et de synthèse ». Il s’agit ainsi d’accroitre le potentiel d’utilité d’un faible volume de données beaucoup plus facilement applicables sur le terrain qu’un grand volume de données écrêtées de perspective par le nivellement statufiant des normes de recommandation. Pour reprendre le concept de trétranormalisation développé par Savall et Zardet (2005), il s’agit d’arrêter l’emballement du «bombardement normatif croissant » par un temps réflexif (http://www.iseor.com/editorial.asp). Faudrait-il alors développer le concept anglo-saxon des POEM (Patient-Oriented Evidence that Matter) ces « concise summaries of valid, relevant research presented in an easy-to-understand format » ? En fait, il s’agirait de simplexifier le prescrit issu des études quantitatives tout en parvenant, pour partie, à faire prescrire le réel sans que la réification du prescrit le disqualifie. Encore un thème de recherche pour des études qualitatives !

Références :

1/ Rédaction de Minerva (2015). Des chiffres aux citations…Etude qualitative : méconnue mal-aimée ? Minerva, 14, 2, 13.

2/ Rédaction de Minerva (2015). À quels critères une étude qualitative doit-elle répondre ? Minerva, 14, 2, 24.

3/ Anthierens S., Poelman T. (2015). Dans quelle mesure les guides de bonne pratique aident-ils le médecin dans sa pratique médicale ? Minerva, 2, 22-3.

4/ Chabot J.M (2005). Evaluation et formation. Paris: Editions J.B. Baillière

5/ Savall H. et Zardet V. (2005). Tétranormalisation. Défis et Dynamiques. Paris : Economica