Les (trop ou pas assez) multiples rôles des infirmières en santé au travail

La contribution de Kanamori et Col. [1], étude nippone publiée en 2015, s’intéresse à l’impact différentiel de la présence ou non d’une infirmière en santé au travail sur la promotion de la santé. L’ambition des auteurs était de grande envergure: plus de 3200 entreprises ont été ciblées pour 415 entreprises incluses in fine dans l’étude dont près de 42% disposaient d’une infirmière en santé au travail.

Les terrains de promotion de la santé les plus investis (c’est-à-dire ayant donné lieu à des actions de prévention dans les entreprises) ont été par ordre décroissant de fréquence: la santé mentale, la réduction du tabagisme, l’exercice physique, la nutrition, la santé bucco-dentaire, le sommeil et la consommation alcoolique. Les auteurs ont constaté que, la probabilité pour qu’une action de promotion de la santé ait lieu est significativement plus élevée en présence plutôt qu’en l’absence d’infirmière en santé au travail. Le rapport de cotes (ou risque relatif rapproché ou rapport de probabilité d’occurrence ou Odds Ratio)1 était de 2,43 fois plus pour la santé mentale ; de 3,70 fois plus pour la réduction du tabagisme ; de 4,25 fois plus pour la santé bucco-dentaire ; de 4,98 fois pour l’exercice physique ; de 8,34 fois plus pour la nutrition et de 8,96 fois plus pour la réduction de la consommation d’alcool. Les auteurs ont conclu, après ajustement en fonction de la taille de l’entreprise et de l’existence d’une politique de promotion de la santé, que les entreprises qui disposent d’une infirmière en santé au travail font plus pour la promotion de la santé au sein des entreprises.

Ces résultats me permettent de soulever trois pistes de réflexion :

1/ Bien que relatif aux effets de l’intervention ou non d’une infirmière en santé au travail, le champ de cette étude concerne la promotion de la santé au sein des entreprises et non la   prévention des pathologies professionnelles au sens français du terme ni même la promotion de la santé populationnelle basée sur un plan de santé publique. Il faut entendre ici par promotion de la santé une auto-saisine de certains terrains de santé par des entreprises. Dans ce contexte, il n’est pas acquis que la prévention profite aux sujets qui en ont le plus besoin du point de vue de la prévention des risques professionnels ou de celui de la santé publique. Peretti-Wattel [2,3] nous invite à réfléchir sur le fait que la prévention primaire comporte un risque d’accroissement des inégalités sociales quand sa mise en œuvre et son efficacité sont socialement différenciées. Il est donc utile de connaître les hypothèses fondatrices sur lesquelles elle repose.

2/ Par ailleurs, il n’y a pas dans cette étude de parallélisme entre les efforts déployés en termes de fréquence d’actions entreprises et les performances différentielles obtenues en termes d’odds ratio, ce qui suggère que d’autres facteurs explicatifs pesent sur les résultats attendus. L’exemple de la santé mentale est à ce titre éloquent. Quelle pourraient être la nature et le dimensionnement d’une auto-saisine par les entreprises des actions de prévention dans ce domaine par rapport aux besoins effectifs des sujets ?  Pour amorcer le débat, on se reportera utilement à l’article de Davezies et Clot (2011) intitulé: « Des accords sur le stress qui sonnent faux »  [4].

3/ Pour autant, les résultats peuvent (à tort) paraître évidents. Une lecture réductionniste pourrait les résumer sous la forme: les auteurs ont démontré qu’il y avait plus d’effet des actions de promotion de la santé dans les entreprises qui disposent d’une professionnelle de la santé par rapport à celles qui n’en disposent pas. De la même manière réductionniste, les résultats de notre billet sur les homicides des policiers pourraient être résumés en : les auteurs ont démontré que le taux d’homicides des policiers en service était plus important dans les états où la population était plus lourdement armée.  Certains pourraient presque dire : « Tout ça pour ça, c’est évident…on le savait déjà ». Ce réductionnisme procède d’un biais dit rétrospectif. Dans la première édition de son manuel de Psychologie Sociale, Sylvain Delouvé [5] met en garde ses lecteurs dès la première page de son avant-propos sur les effets négatifs de ce biais. Dans une expérimentation, l’auteur a fourni à deux groupes de sujets deux séries de proverbes antinomiques (par exemple: « Qui se ressemble s’assemble » et « Les contraires s’attirent ») en indiquant comme rationnel leurre que des études scientifiques avaient permis de conclure à leur validité. Interrogés sur l’intérêt d’avoir mené de telles études, les sujets des deux groupes se montraient peu enthousiastes et indiquaient que le résultat était attendu…donc tout et son contraire ! Les croyances individuelles ou collectives les plus profondes, ne sont pas pour autant scientifiquement étayées en contexte spécifique sans même évoquer les impératifs pour une transposition à d’autres contextes et pour une généralisation des résultats. Ainsi, si le sens commun admet que la prévention devrait réduire les risques, l’allocation de ressources économiques à la prévention, pourrait difficilement se passer de démonstration. Et si le sens commun admet aux États Unis que les armes sont de simples « équipements légaux de protection individuelle », l’étude sur les homicides de policiers en fonction de leur diffusion dans le public peut contribuer à faire bouger les lignes.

C’est dans ce contexte que devraient être pondérés les écrits de Kanamori et Col. qui concluent: « This result suggests that the posting of an occupational health nurse to a worksite is associated with the conduct of health promotion activities » [1]. Quant à savoir si nous sommes en présence de trop (ou de pas assez) multiples rôles des infirmières en santé au travail, je vous laisse répondre à la question !

Note1: http://dictionnaire.academie-medecine.fr/?q=risque%20relatif

Références

[1] Kanamori et Col. The association between the presence of occupational health nurses at Japanese worksites and health promotion activites, Sangyo Eiseigaku Zasshi 2015. Aug 12. Published on line ahead of print in http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26268550

[2] Peretti-Wattel P. La prévention primaire contribue-t-elle à accroître les inégalités sociales de santé ? Revue d’Epidémiologie et de santé Publique 2013;61S : S158-S162

[3] Peretti-Wattel P. (2007) Sociologie du risque. Paris: Armand Colin

[4] Davezies P. , Clot Y. Des accords sur le stress qui sonnent faux. Santé & Travail 2011; 74 , avril : 26-29.

[5 ] Delouvée S. (2010). Psychologie sociale. Paris: Dunod.

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