Europe du sud, sexisme et impacts en santé

Borell C & al. (2010) ont mené en Espagne une grande étude sur 10927 femmes âgées de 20 à 64 ans avec une variable indépendante unique (le sexisme perçu) et 6 variables dépendantes dont quatre pour la santé (santé perçue, santé mentale, hypertension artérielle, blessures et accidents durant les 12 derniers mois), une pour les comportement de santé (tabagisme) et une  pour l’utilisation des services de santé (satisfaction/insatisfaction des  besoins de santé).

Des régressions logistiques avec ajustement sur les variables confondantes ont montré que le sexisme perçu est positivement corrélé avec un mauvais état de santé perçue, avec un mauvais état de santé psychique, avec les accidents et blessures durant les 12 derniers mois et avec le tabagisme. La force de ces associations est d’autant plus importante que le score de sexisme est élevé.

Cette étude devrait d’autant plus nous interpeller qu’elle est réalisée en Europe du Sud au plus proche de la France et qu’on ne peut lui opposer des spécificités anglo-saxonnes ou scandinaves pour en réduire la portée. Les auteurs évoquent les pays du sud de l’Europe à forte tradition patriarcale mais seraient-ils les seuls concernés ?

Référence : Borrel C. et al. Perceived sexism as a health determinant in Spain. J. Womens Health  2010 ; 19(4):741-50.

Salariés confrontés à la mort du client : Propositions pour le dépistage du risque d’état de stress post-traumatique

Communication orale au 34ème Congrès de Médecine et Santé au Travail, 21-24 Juin, Paris. Chakroun R., Roy A. (2016). Salariés confrontés à la mort du client :Proposition pour le dépistage du risque d’état de stress post-traumatique, Archives des maladies professionnelles et de l’environnement, 377, 489-490.

Objectifs.  L’état de stress post-traumatique (ESPT) représente une menace pour la santé, la sociabilité et l’employabilité des salariés exposés. Dans la mesure où il existe des facteurs de risques individuels et organisationnels pré, péri et post-traumatiques, l’objectif de notre contribution est de dépister ces risques lors d’une confrontation des salariés à la mort d’un client sur les lieux du travail afin de préconiser des mesures de prévention adaptées.

Méthodologie. Dans deux études de cas dans le secteur des services, nous avons mis en œuvre un protocole comprenant des entretiens compréhensifs ainsi que le dépistage systématique de signes de détresse et de dissociation péri-traumatique en tant que facteurs prédictifs d’ESPT que nous avons évalués sur la base d’échelles validées (PDI, PDEQ). Nous avons aussi procédé au diagnostic des souffrances mentales repérées et avons recherché les facteurs de risques organisationnels.

Résultats. Dix-huit salariés ont été examinés (4 salariés deux mois après l’accident et 14 quatre mois après). Les interventions ont permis de dépister 5 salariés présentant des facteurs de risques prédictifs d’ESPT. Par ailleurs, un salarié avait un ESPT, un autre une addiction préoccupante et 7 salariés présentaient un trouble anxieux chronique. Les salariés ont été informés des risques et sélectivement orientés vers le réseau de prise en charge en santé mentale. Dans des contextes de risques accidentogènes et psychosociaux, un signalement avec préconisations de prévention collective a été réalisé aux employeurs.

Discussion.  Nous discutons de la spécificité du décès du client dans des entreprises de service et de celui de la demande de prise en charge qui n’émane pas directement des salariés. Nous établissons un parallèle entre prévention des violences au travail et prévention de l’ESPT et insistons sur l’intérêt des approches interdisciplinaires entre professionnels de la santé mentale et ceux de la santé au travail.

Remerciements : Les auteurs remercient les Dr. Virginie Buissé et Frédéric Jover.  Service de Psychiatrie d’Urgence, CHU de  Nice.

Références

[1] Crocq L. et col. Traumatismes psychiques. Prise en charge psychologique des victimes. Paris: Masson; 2007.

[2] Lopez G. Prendre en charge les victimes d’agressions et d’accidents. Paris: Dunod; 2014.

[3] Latapy C. et col. Affections psychiatriques de longue durée. Troubles anxieux graves. Paris: Haute Autorité de Santé; 2007.

[4] Romano H. et col. L’aide-mémoire de l’urgence médico-psychologique. Paris: Dunod; 2013.

 [5] Clarner A., Graessel E., Scholz J., Niedermeier A., Uter W., Drexler H. Work-related posttraumatic stress disorder and other emotional diseases as consequence of traumatic events in public transportation : a systematic review. Int Arch Occup Environ Health 2015;88(5):549-64.

[6] MacDonald HA., Colotla V., Flamer S., Karlinsky H. Posttraumatic stress disorder in the workplace: a descriptive study of workers experiencing PTSD from work injury. J Occup Rehabil 2003;13(2) :63-77.

[7] Plat MC., Westerveld GJ., Hutter RC., Olff M., Frings-Dresen MH., Sluiter JK. Return to work: Police personnel and PTSD. Work 2013;46(1):107-11.

[8] Marchand A., Boyer R., Martin M., Nadeau C. Facteurs prévisionnels du développement de l’état de stress post-traumatique à la suite d’un évènement traumatique chez les policiers. Volet rétrospectif. Rapport R-633. Montréal (Québec): IRSST; 2010.

[9] Marchand A., Boyer R., Martin M., Nadeau C. Facteurs prévisionnels du développement de l’état de stress post-traumatique à la suite d’un évènement traumatique chez les policiers. Volet prospectif. Rapport R-710. Montréal (Québec): IRSST; 2011.

[10] Stergiopoulos E., Cimo A., Cheng C., Bonato S., Dewa CS. Interventions to improve work outcomes in work-related PTSD: a systematic review. BMC Public Health.  Published online 2011 Oct 31. doi: 10.1186/1471-2458-11-838

[11] Jehel L., Brunet A., Paterniti S., Guelfi JD. Validation of the french version of the Peritraumatic Distress Inventory. Can J Psychiatry 2005;50(1):67-71

[12] Birmes P., Brunet A., Benoit M., Defer S., Hatton L., Sztulman H. et al. Validation of the Peritraumatic Dissociative Experiences Questionnaire self-report version in two samples of french-speaking individuals exposed to trauma. Eur Psychiatry 2005;20(2):145-51.

[13] Brunet A. Trousse de triage rapide in http://www.info-trauma.org. Site consulté le 2 mars 2015.

[14] Friedman S., Samuelian JC., Lancrenon S., Even C. Three-dimensional structure of the Hospital Anxiety and Depression Scale in a large french primary care population suffering from major depression. Psychiatry Res 2001;104(3) :247-57.

[15] Bobillier-Chaumon M.E., Dubois M., Retour D., Relations de services. Bruxelles: De Boeck; 2010.

[16] Dejours C., Gernet I., Psychopathologie du travail. Paris: Elsevier Masson; 2012.

[17] De Puy J., Romain-Glassey N., Gut M., Wild P., Mangin P., Danuser B. Clinically assessed consequences of workplace physical violence. Int Arch Occup Environ Health. 2015;88(2):213-24

[18] Maguen S., Metzler TJ., McCaslin SE., Inslicht SS., Henn-Haase C., Neylan TC. et al Routine work environment stress and PTSD symptoms in police officers. J Nerv Ment Dis 2009;197(10):754-60.

[19] Direction des risques professionnels, Prise en charge des traumatismes psychologiques au titre du risque professionnel 1999, DRP n°37/99, ENSM 40/99 in http://www.travailler-mieux.gouv.fr/IMG/pdf/AgressCirculaireCNAM.pdf. Site consulté le consulté le 2 mai 2015.

[20] Fantoni-Quinton S. Doit-on, peut-on parler de droit ou de devoir d’alerte pour le médecin du travail ? Arch Mal Prof Environ 2013;74:56-8.

[21] Kermisch C. Les paradigmes de la perception du risque. Paris: Lavoisier; 2010.

Les (trop ou pas assez) multiples rôles des infirmières en santé au travail

La contribution de Kanamori et Col. [1], étude nippone publiée en 2015, s’intéresse à l’impact différentiel de la présence ou non d’une infirmière en santé au travail sur la promotion de la santé. L’ambition des auteurs était de grande envergure: plus de 3200 entreprises ont été ciblées pour 415 entreprises incluses in fine dans l’étude dont près de 42% disposaient d’une infirmière en santé au travail.

Les terrains de promotion de la santé les plus investis (c’est-à-dire ayant donné lieu à des actions de prévention dans les entreprises) ont été par ordre décroissant de fréquence: la santé mentale, la réduction du tabagisme, l’exercice physique, la nutrition, la santé bucco-dentaire, le sommeil et la consommation alcoolique. Les auteurs ont constaté que, la probabilité pour qu’une action de promotion de la santé ait lieu est significativement plus élevée en présence plutôt qu’en l’absence d’infirmière en santé au travail. Le rapport de cotes (ou risque relatif rapproché ou rapport de probabilité d’occurrence ou Odds Ratio)1 était de 2,43 fois plus pour la santé mentale ; de 3,70 fois plus pour la réduction du tabagisme ; de 4,25 fois plus pour la santé bucco-dentaire ; de 4,98 fois pour l’exercice physique ; de 8,34 fois plus pour la nutrition et de 8,96 fois plus pour la réduction de la consommation d’alcool. Les auteurs ont conclu, après ajustement en fonction de la taille de l’entreprise et de l’existence d’une politique de promotion de la santé, que les entreprises qui disposent d’une infirmière en santé au travail font plus pour la promotion de la santé au sein des entreprises.

Ces résultats me permettent de soulever trois pistes de réflexion :

1/ Bien que relatif aux effets de l’intervention ou non d’une infirmière en santé au travail, le champ de cette étude concerne la promotion de la santé au sein des entreprises et non la   prévention des pathologies professionnelles au sens français du terme ni même la promotion de la santé populationnelle basée sur un plan de santé publique. Il faut entendre ici par promotion de la santé une auto-saisine de certains terrains de santé par des entreprises. Dans ce contexte, il n’est pas acquis que la prévention profite aux sujets qui en ont le plus besoin du point de vue de la prévention des risques professionnels ou de celui de la santé publique. Peretti-Wattel [2,3] nous invite à réfléchir sur le fait que la prévention primaire comporte un risque d’accroissement des inégalités sociales quand sa mise en œuvre et son efficacité sont socialement différenciées. Il est donc utile de connaître les hypothèses fondatrices sur lesquelles elle repose.

2/ Par ailleurs, il n’y a pas dans cette étude de parallélisme entre les efforts déployés en termes de fréquence d’actions entreprises et les performances différentielles obtenues en termes d’odds ratio, ce qui suggère que d’autres facteurs explicatifs pesent sur les résultats attendus. L’exemple de la santé mentale est à ce titre éloquent. Quelle pourraient être la nature et le dimensionnement d’une auto-saisine par les entreprises des actions de prévention dans ce domaine par rapport aux besoins effectifs des sujets ?  Pour amorcer le débat, on se reportera utilement à l’article de Davezies et Clot (2011) intitulé: « Des accords sur le stress qui sonnent faux »  [4].

3/ Pour autant, les résultats peuvent (à tort) paraître évidents. Une lecture réductionniste pourrait les résumer sous la forme: les auteurs ont démontré qu’il y avait plus d’effet des actions de promotion de la santé dans les entreprises qui disposent d’une professionnelle de la santé par rapport à celles qui n’en disposent pas. De la même manière réductionniste, les résultats de notre billet sur les homicides des policiers pourraient être résumés en : les auteurs ont démontré que le taux d’homicides des policiers en service était plus important dans les états où la population était plus lourdement armée.  Certains pourraient presque dire : « Tout ça pour ça, c’est évident…on le savait déjà ». Ce réductionnisme procède d’un biais dit rétrospectif. Dans la première édition de son manuel de Psychologie Sociale, Sylvain Delouvé [5] met en garde ses lecteurs dès la première page de son avant-propos sur les effets négatifs de ce biais. Dans une expérimentation, l’auteur a fourni à deux groupes de sujets deux séries de proverbes antinomiques (par exemple: « Qui se ressemble s’assemble » et « Les contraires s’attirent ») en indiquant comme rationnel leurre que des études scientifiques avaient permis de conclure à leur validité. Interrogés sur l’intérêt d’avoir mené de telles études, les sujets des deux groupes se montraient peu enthousiastes et indiquaient que le résultat était attendu…donc tout et son contraire ! Les croyances individuelles ou collectives les plus profondes, ne sont pas pour autant scientifiquement étayées en contexte spécifique sans même évoquer les impératifs pour une transposition à d’autres contextes et pour une généralisation des résultats. Ainsi, si le sens commun admet que la prévention devrait réduire les risques, l’allocation de ressources économiques à la prévention, pourrait difficilement se passer de démonstration. Et si le sens commun admet aux États Unis que les armes sont de simples « équipements légaux de protection individuelle », l’étude sur les homicides de policiers en fonction de leur diffusion dans le public peut contribuer à faire bouger les lignes.

C’est dans ce contexte que devraient être pondérés les écrits de Kanamori et Col. qui concluent: « This result suggests that the posting of an occupational health nurse to a worksite is associated with the conduct of health promotion activities » [1]. Quant à savoir si nous sommes en présence de trop (ou de pas assez) multiples rôles des infirmières en santé au travail, je vous laisse répondre à la question !

Note1: http://dictionnaire.academie-medecine.fr/?q=risque%20relatif

Références

[1] Kanamori et Col. The association between the presence of occupational health nurses at Japanese worksites and health promotion activites, Sangyo Eiseigaku Zasshi 2015. Aug 12. Published on line ahead of print in http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26268550

[2] Peretti-Wattel P. La prévention primaire contribue-t-elle à accroître les inégalités sociales de santé ? Revue d’Epidémiologie et de santé Publique 2013;61S : S158-S162

[3] Peretti-Wattel P. (2007) Sociologie du risque. Paris: Armand Colin

[4] Davezies P. , Clot Y. Des accords sur le stress qui sonnent faux. Santé & Travail 2011; 74 , avril : 26-29.

[5 ] Delouvée S. (2010). Psychologie sociale. Paris: Dunod.